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5 juillet 2014 6 05 /07 /juillet /2014 22:06

Suite à l'appel à témoignages lancé sur LeMonde.fr fin juin, nous avons reçu un grand nombre de contributions de la part des internautes, qu'ils soient intermittent(e)s du spectacle ou plus largement travailleurs précaires. Nous en publions ici une petite sélection.

  • « L'intermittence, c'est le chômage en temps réel », par Eve Grimbert, 31 ans, réalisatrice et formatrice dans le domaine de la radio

« Je suis formatrice et réalisatrice dans le secteur de la radio, en associatif et national. Je suis devenue intermittente en 2010, au moment de la naissance de ma fille. J'ai recommencé ensuite à travailler et j'ai perdu mon statut à cause d'une coupe budgétaire subite de l'Etat pour certains programmes que je réalisais.

Comme ma fille était encore très jeune, j'avais peu de temps à consacrer au réseau, aux déplacements, etc. Au printemps 2012, je retrouve un statut. Les pratiques concernant les annexes 8 et 10 se durcissent : je n'ai jamais pu avoir quelqu'un du 3949 qui sache répondre quant aux règles du renouvellement. Il est maintenant impossible de remplir sa demande de renouvellement avant d'avoir attendu un mois après la fin de nos droits. Ce qui veut dire qu'on peut passer un à deux mois sans revenu du tout.

Aujourd'hui, les gens pensent qu'on profite du système parce qu'ils voient des personnes à la télé, ou à la radio, qui sont payées très cher et qui touchent des indemnités, alors qu'ils travaillent à plein-temps ou presque et enchaînent les contrats. Je crois que ce qui ne va pas, ce sont les salaires exorbitants, l'abus de la part de la télé et des grandes chaînes de radio.

L'intermittence, c'est le chômage en temps réel et si on ne renouvelle pas, on n'a plus rien du tout (60 euros de RSA couple, avec un compagnon qui gagne à peine un smic + deux enfants, pas simple…). Vu la conjoncture, beaucoup de gens devraient être sous ce statut. On n'est pas des parasites ! »

  • « Un artiste fait trois fois plus d'heures qu'on en retient », par Fred Lecat, 48 ans, comédien, Paris

« Je suis comédien et intégré au régime des intermittents depuis 1993. Un exemple de mon quotidien : on me propose de jouer une pièce de 35 minutes écrite sur mesure et d'animer un atelier par la suite, pour une entreprise, en province. L'intervention me prendra 4 heures environ. Je dois apprendre le texte. J'ai 8 jours devant moi. Temps d'apprentissage : grosso modo 1 heure par jour soit 8 heures. Je ne suis pas payé pour ce travail.

Je vais aller répéter avec mes partenaires : 3 x 3 heures de répétitions en 3 allers-retours de 2 heures, 15 heures au total. Je ne suis pas payé pour ce travail. Je vais aller jouer cette pièce en province, à la convention où se réunissent les cadres de l'entreprise en question. La mobilisation me prendra 24 heures pour lesquelles je ne suis pas payé. Mais c'est mon travail qui veut ça.

Je vais percevoir un cachet pour ma prestation (soit 12 heures). Ces 12 heures seront comptabilisées par Pôle emploi dans les heures travaillées. Les autres heures (8 heures + 15 heures + 24 heures – 4 heures d'intervention sur place) soit 43 heures, ne seront pas considérées comme du travail. Mon cachet “inclut” de facto ces heures-là. J'ai donc officiellement travaillé 12 heures pour 47 heures réellement faites. Un artiste fait trois fois plus d'heures qu'on en retient.

Atteindre 507 heures sur 10 mois et demi (conditions pour être indemnisé) représente au réel 1 500 à 2 000 heures de travail. Elles sont masquées. La durée annuelle du travail des salariés à temps complet, hors enseignants, s'établit à 1 650 heures (Insee). Je ne juge pas. Je constate. »

  • « En deux ans : plus de 3 000 heures de travail ! », par Antonia de Rendinger, 39 ans, comédienne

« Je suis de ceux qui vous font rire, vous émeuvent et vous questionnent parfois. J'avais 23 ans quand mes parents ont accueilli mon choix de devenir comédienne avec la peur au ventre de voir leur fille entrer dans la précarité. Cette précarité pourtant m'a appris la remise en question permanente, la volonté de travailler toujours plus, de rebondir, de m'adapter, de diversifier mes compétences.

Je me souviens qu'un jour un banquier m'a dit : “L'avantage des artistes, c'est qu'ils sont hyperréactifs, multiplient les employeurs, sont flexibles et très fiables !” J'ai la chance d'être de ceux qui travaillent énormément, paient même l'impôt sur le revenu, ne touchent presque plus d'ARE et continuent de cotiser. En deux ans : plus de 3 000 heures de travail !

Les seuls abus dont j'ai été témoin ont été à l'initiative de la télévision du service public qui paie mal et fait valoir l'intermittence comme une forme de complément de salaire ! Evidemment, je m'insurge contre ceux qui manipulent l'opinion publique dans l'optique de faire passer les petites fourmis laborieuses des secteurs culturels pour des cigales profiteuses et feignantes. Autour de moi, ce sont maquilleuses, costumières, couturières, éclairagistes, cadreurs, preneurs de son, accessoiristes, décorateurs, chanteurs, musiciens, danseurs, magiciens, régisseurs… Tous passionnés, passionnants, enthousiastes et aux revenus souvent bien modestes compte tenu du temps qu'ils passent à construire nos rêves et ceux de nos enfants. »

  • « Je ne perçois de rétribution que sur les dates que j'arrive à “vendre” », par Ilène Grange, 31 ans, Lyon

« Je suis metteuse en scène, dramaturge et interprète pour le théâtre. Je dirige aussi la compagnie qui me permet de faire tous ces métiers, j'en suis donc la gestionnaire, comptable, secrétaire, chargée de diffusion, de communication et productrice au quotidien. Je ne perçois de rétribution que sur les dates que j'arrive à “vendre”, et ces dates couvrent à peine les rétributions des interprètes, la mienne – comme metteuse en scène – et les droits d'auteur ainsi que les frais de transport.

Il ne reste rien pour la structure la plupart du temps, donc les frais de bureau et les répétitions sont pour notre poche. Pour vivre, j'assure des cours de théâtre auprès d'une centaine d'élèves par semaine, en insertion, en lycée professionnel, en MJC (six groupes d'élèves). J'adore mon métier, qui est une lutte de tous les instants, je trouve mes propres embauches, et celles des personnes de ma troupe. Mais la conjoncture est de plus en plus difficile, compte tenu des coupes de budgets mais aussi des perceptions du théâtre par les collectivités (qui recherchent de plus en plus les “animations”, et non plus les spectacles).

Je suis donc très inquiète pour la suite et je me dis que le régime intermittent, c'est quand même la moindre des choses compte tenu de ces milliers d'heures non rétribuées et de ces multiples dons d'énergie que constituent mes actions. Je ne suis pas une privilégiée. Je me bats chaque jour pour défendre une notion de l'art pour toutes et tous qui est sans cesse attaquée. »

  • « Je refuse d'être stigmatisé par des gens qui gagnent par mois ce que je gagne en un an », par Benjamin Locher, Paris

« Je suis musicien, je joue en “freelance” à très haut niveau et j'enseigne. J'ai un double master d'une école comparable à Sciences Po. Je travaille énormément. Lorsque je suis en production, je suis en CDD. C'est intense, chargé, la pression est très forte. Lorsque je suis au “chômage”, je bosse à temps plein pour entretenir mon niveau artistique, préparer les productions suivantes, préparer mes cours, me documenter, prospecter de nouveaux emplois, faire de la communication, gérer l'organisation de mes tournées, développer de nouvelles compétences…

Pendant ce temps-là, je suis indemnisé par Pôle emploi. Sans allocations, je serais au smic (mais avec des mois à 2 500 et d'autres à 200 euros). Sauf que j'ai les qualifications, la pression, les horaires et la charge de travail d'un cadre sup. Dans certains pays, les artistes comme moi sont des esclaves. Aucune solidarité interprofessionnelle ne vient les soutenir. Ils bouclent leurs fins de mois en travaillant au noir ou en prenant des jobs qui n'ont rien à voir avec l'art.

La France peut être fière de soutenir ses artistes. Fière d'avoir un système de solidarité auquel tous contribuent pour tous. Et je refuse d'être stigmatisé comme prétendument privilégié par des gens qui ne comprennent ni le fonctionnement du spectacle vivant ni celui de la mutualisation, et qui se contentent de répandre – sans en comprendre les effets – la doxa libérale d'un groupe de pression dont les adhérents gagnent par mois ce que je gagne en un an. »

 

  • « Crachons dans la soupe, elle est dégueulasse ! », par Clémence Bucher, 35 ans, comédienne et réalisatrice, Paris

« Je bénéficie du régime de l'intermittence (annexe 10) depuis 2006. Mon activité est très variée, mêlant cachets, droits d'auteur ou CDD, et ces dernières années, j'ai alterné des périodes d'indemnisation par l'assurance-chômage et des périodes, comme c'est le cas actuellement, où je n'ai pu renouveler mes droits ni en ouvrir au régime général. Je vis donc seulement avec mes maigres revenus salariés et fais partie des 6 chômeurs sur 10 non indemnisés.

En 2007, mon congé maternité à été indemnisé par la Sécurité sociale à hauteur de 750 euros par mois après un processus interminable et j'ai dû me battre comme un lion pour faire valoir mes droits lors de mon deuxième enfant en 2012.

Au vu de tous les problèmes d'indemnisation des arrêts maladie et congés maternité des femmes intermittentes du spectacle (mais aussi d'autres professions discontinues), un collectif s'est constitué, dont je fais partie, les Matermittentes, qui a saisi le Défenseur des droits sur cette question. La discrimination fondée sur l'état de grossesse a été reconnue dès 2011 et des recommandations ont été faites à l'Unedic qui s'est tout simplement assise dessus. Le gouvernement a donc agréé le 26 juin en connaissance de cause, une convention qui entérine la discrimination à l'encontre des salarié-e-s à emploi discontinu.

Nous allons lancer très prochainement une procédure au Conseil d'Etat sur cette question pour révéler le caractère inique de cette nouvelle convention. Crachons dans la soupe, elle est dégueulasse ! »

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Présentation

  • : Le Collectif Les Matermittentes (LCLM)
  • Le Collectif Les Matermittentes (LCLM)
  • : Le collectif regroupe des femmes à emploi discontinu qui luttent pour faire valoir leurs droits en matière de congés maternité et d'arrêts maladie. Nous luttons pour une juste application des lois et règlements par la Sécurité Sociale et Pôle emploi afin que la maternité et la maladie ne soient pas synonymes d'une rupture de protection sociale.
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